Louis-Claude de Saint-Martin est né à Amboise (Indre-et-Loire) en 1743. Après des études de droit, il obtint un brevet d’officier au Régiment de Foix. En garnison à Bordeaux, sa route croisa celle de Martines de Pasqually et, à partir de ce moment-là, son destin fut scellé. Martines de Pasqually, aux origines assez incertaines, détenait un certain nombre de connaissances orales proches de la Kabbale et cela le conduisit à créer un système de hauts grades maçonniques[1]. C’est ainsi qu’apparut «l’Ordre des Chevaliers Élus-Cohen de l’Univers», sorte de maçonnerie théurgique déclinée en plusieurs classes et grades dans laquelle n’étaient admis que des maçons ayant préalablement acquis les trois premiers grades, dits grades bleus. Plus tard, cet Ordre des Élus-Cohen se séparera de la franc-maçonnerie et formera une association indépendante.

Saint-Martin fut séduit par les idées de Martines de Pasqually. Il en devint rapidement un disciple et, quelques années plus tard, il sera le secrétaire du maître. Martines n’a laissé qu’une œuvre pour transmettre sa vision mystique de la vie visible et invisible, mais cette œuvre peut être considérée comme fondamentale dans l’étude du martinisme. En effet, le «Traité sur la Réintégration des Êtres dans leur première propriété, vertu et puissance spirituelle divine» aborde le thème éternel de la chute et ouvre la voie à son «contrepoison» qu’est justement la réintégration. L’homme terrien, c'est-à-dire vous et moi, est tombé dans le monde infernal, une espèce de torrent ; il est «l’homme du torrent». Par l’exercice assidu et bien dirigé des pratiques théurgiques et par celui de la prière, cet homme déchu peut renouer avec sa providence et retrouver l’état primordial qui fut le sien avant la chute.

Martines de Pasqually mourut en 1774, dans l’île de Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti) où il avait débarqué deux ans plus tôt aux fins d’y percevoir (selon ses propres termes) un héritage. Alors, Louis-Claude de Saint-Martin semble s’être détaché de la voie martinézienne pour se diriger vers une vue plus philosophique et mystique de la tradition. Et c’est ainsi qu’ayant traversé la France en diagonale (en ce temps-là, les gentilshommes voyageaient beaucoup), il se retrouva à Strasbourg où il rencontra celui déjà évoqué quelques lignes plus haut et qui se disait être un disciple de Jacob Boehme : Rodolphe Salzmann. Saint-Martin découvrit, grâce à cette rencontre, l’œuvre et la pensée du théosophe, disparu environ cent cinquante plus tôt. Il se mit en devoir de traduire en français ses œuvres, ce qui n’avait encore jamais été fait.

À partir de ces éléments, grâce à la richesse des rencontres qu’il eut le bonheur de faire, Louis-Claude de Saint-Martin se retrouva donc au carrefour de plusieurs courants traditionnels dont il tira, à son tour, un œuvre complet. Au sommet de cet œuvre émerge le «Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers». On ne saurait prétendre que la lecture de cet ouvrage, comme celle du «Traité…» de Martines de Pasqually sont d’une lecture facile. L’étudiant doit se livrer à un effort particulier pour pénétrer dans cette littérature à l’abord ingrat, dans ce style ampoulé et parfois précieux du 18ème siècle. Mais l’effort ne demeure pas sans récompense.

Comme était apparue avec Martines de Pasqually la notion de «l’Homme du torrent», celle, opposée, complémentaire et réparatrice de «l’Homme de Désir» surgit avec Louis Claude de Saint-Martin. Ces deux notions, ne craignons pas de le répéter, constituent les deux supports de la doctrine martiniste. Pas davantage que Jacob Boehme, Saint-Martin ne fonda d’ordre initiatique structuré ; ce sont ses élèves qui, tout au long du 19ème siècle (Saint-Martin est disparu en 1803) ont transmis librement et en-dehors de toute organisation formelle la pensée saint-martinienne jusqu’à ce que le célèbre Papus la recueillit pour la faire connaître au plus grand nombre et en assurer la pérennité.



[1] Ajouter à la franc-maçonnerie, importée récemment d’Angleterre, des hauts grades liés aux diverses traditions ésotériques constituait alors un exercice fort prisé auxquels de multiples maîtres se livraient avec plus ou moins de sérieux.

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