Le rosicrucianisme a jailli dans les premières années du XVIIe siècle et en plein milieu du débat religieux qui opposait les partisans effrénés de la réforme luthérienne et les gardiens farouches du catholicisme romain.

Des hommes venus de divers horizons culturels se sont réunis autour d’un certain Valentin Andreae, pasteur reformé, qui, en 1614, 1615 et 1617, avait écrit et publié trois ouvrages assez obscurs. Cela se passait à Tübingen, ville moyenne du Bade-Wurtemberg. Rappelons, pour mémoire, que, en ce temps-là, le territoire que nous nommons aujourd'hui l’Allemagne était morcelé en une multitude de principautés ennemies entre elles mais parfois alliées contre le puissant empire voisin et hégémonique des Habsbourgs. Le succès de la Réforme chez les princes allemands n’est pas étranger à leur souci de se préserver de l’impérialisme austro-hongrois inféodé à l’Église de Rome dont il constituait le bras séculier.

Dès sa naissance le mouvement rosicrucien d’Andreae a suscité à la fois une curiosité bien compréhensible en une époque où tout ce qui avait un air de mystère trouvait une résonance dans les cours européennes et une adversité fondée sur des rumeurs et sur la parfaite ignorance des tenants et des aboutissants de l’ésotérisme. Le philosophe français René Descartes (1596-1650) et le savant anglais Robert Fludd (1574-1637) furent au nombre des personnalités les plus marquantes parties à la recherche des Rose+Croix si mystérieux. Le premier n’en rencontra jamais aucun - sans doute chercha-t-il des Rose+Croix et non des rosicruciens, ce qui explique son échec. Les Rose+Croix sont, en effet, des êtres invisibles et inconnus dont l’existence n’a jamais été démontrée (et, s’il en existe, ils ont le devoir absolu de discrétion) cependant que les rosicruciens sont, tout simplement, les disciples d’une école de pensée initiatique - et le déplora publiquement ; le second parvint à s’immiscer auprès des rosicruciens du cercle de Tübingen dont il devint, après son retour à Londres, un des plus ardents défenseurs. On sait que c’est lui qui, avec ses compagnons Bacon et Ashmole, jeta les bases de la franc-maçonnerie spirituelle largement inspirée de l’esprit rosicrucien.

On n’a jamais très bien su ce que voulait Andreae. Fonder un ordre mystique, une nouvelle religion, rassembler des hommes de bonne volonté ? Il est soupçonné d’avoir écrit les trois manifestes rosicruciens que sont la « Fama fraternitatis » (1614), la « Confessio » (1615), les « Noces Chymiques de Christian Rozenkreutz » (1617). Pourtant, plusieurs fois, il se rétracta et refusa, sans doute sous la pression de personnages influents de son environnement politique et confessionnel, d’en endosser partiellement parfois, totalement d’autres fois, la paternité. Objet de multiples attaques, tant des Réformés que des Jésuites qui l’accusaient des pires turpitudes, Andreae ne fonda jamais d’ordre au sens où on l’entend, c'est-à-dire celui d’une organisation structurée, hiérarchisée, permanente. Le mouvement rosicrucien traversa le début de ce XVIIème siècle à la manière d’un éclair qui aurait zébré le ciel d’une Europe occidentale et centrale en proie aux luttes religieuses dont on connaît les graves conséquences sur l’histoire de ce continent.

Le cercle de Tübingen se dilua rapidement et la pensée initiée par les rosicruciens primitifs qui le composaient migra vers des cieux peut-être plus cléments, essentiellement ceux de l’Angleterre qui s’était déjà affranchie de la tutelle romaine. Aussi, de cette époque, il ne reste que ces trois manifestes et un certain nombre de légendes (pour ne pas dire de ragots…) très éloignées du rosicrucianisme et du message qu’il apportait aux chrétiens dans leur ensemble.

Si la naissance du rosicrucianisme peut paraître (aux yeux d’un observateur peu curieux) avoir été spontanée (une sorte de parthénogenèse), on doit rechercher les sources auxquelles il a puisé ses enseignements et on ne saurait les rechercher ailleurs que dans le grand courant gnostique qui traverse l’occident chrétien depuis maintenant presque deux millénaires. Les manifestations de ce courant ininterrompu furent et sont encore nombreuses ; elles varient dans leur mode d’expression en fonction des époques, des mentalités et des systèmes culturels qui se sont succédé au cours des siècles.

Dans les tous premiers siècles de notre ère chrétienne et, dans le sillon tracé par la venue du Christ et la suite des bouleversements qui suivirent cet événement, des écoles philosophiques ont pris naissance en divers lieux de l’empire romain dont le macédonien Alexandre le Grand avait, jadis, tracé les contours. C’est plus particulièrement au nord de l’Égypte, à Alexandrie, métropole célèbre pour son phare et sa bibliothèque, que les premières manifestations de ce que l’on appellera plus tard la « gnose alexandrine » virent le jour.

Se réclamant de l’Évangile de saint Jean, dont l’écriture diffère notablement de celle des trois autres (Luc, Marc et Matthieu), ces gnostiques élaborèrent un système théogonique et cosmogonique prenant assise sur le logos, autrement dit le Verbe assimilé à la Lumière primordiale, celle que le rebelle Lucifer aurait dérobé et qui serait à l’origine de la création de l’univers dont nous savons à présent qu’il n’est qu’un jeu de photons et de vibrations, la matière n’étant en quelque sorte que de la lumière (ou de l’esprit) cristallisée.

La lecture de l’Évangile de Jean, plus précisément en son prologue, jette un éclairage nouveau sur la Genèse de l’Ancien Testament. Et c’est au croisement du judaïsme davidien et de l’hellénisme platonicien que se moulera la pensée gnostique, source de toute la tradition initiatique occidentale. Bien qu’accusée d’hérésie, persécutée et condamnée par de nombreux conciles (notamment à partir du IVe siècle et du coup d’état de l’empereur Constantin qui réussit à réunir sur sa tête la couronne d’un empire romain dégradé et fissuré de toutes parts et la tiare pontificale de l’évêque de Rome), la gnose, devenue clandestine, se perpétua et rallia à elle tous ceux qui, sans vouloir renier leur foi chrétienne, cherchaient à s’affranchir des dogmes et contraintes de l’Église romaine et à développer leur réflexion religieuse et spirituelle.

Pendant ce temps, quelques autres spiritualités parallèles s’étaient développées : la kabbale dont l’étude réunissait en Espagne et en Provence des chercheurs juifs et musulmans se donnait pour mission d’expliquer la Genèse de manière rationnelle ; le catharisme, localisé sur le versant français des Pyrénées et adepte du mazdéisme (ou manichéisme), souhaitait que l’on revînt à la pureté de la chrétienté primitive. On connaît le sort qui leur fut réservé ; un génocide orchestré par l’alliance de la papauté et des seigneurs du nord de la France eut raison du catharisme.

Un second foyer de spiritualité prit corps dans l’est de l’Europe. Avec des visées politiques certaines, des mouvements contestataires à l’égard de l’hégémonie romaine apparurent, dès la fin du Moyen Âge, principalement en Allemagne et en Bohême. C’est dans cette dernière région que s’illustra Jan Hus. À la charnière des XIVe et XVe siècles, ce Bohémien s’insurgea contre la dictature que Rome faisait peser sur les nations chrétiennes et dénonça les abus simoniques d’une papauté vivant dans le faste alors que la misère constituait le lot de tant de gens. Cela lui coûta la vie puisqu’à l’issue de deux procès il fut brûlé vif en la bonne ville de Constance.

C’est aussi en Allemagne que, un siècle plus tard, Luther conduira à son tour une action analogue, celle-ci ayant été couronnée de succès.

Quelques hérétiques ont poussé çà et là dans cette Europe germanophone.

À Strasbourg, Paracelse (Théophrastus Bombastus von Hohenheim – 1493-1541), voulant rompre avec des habitudes qu’il estimait désuètes, prit la décision audacieuse de ne plus donner ses cours en latin, mais en allemand. Scandale !

À Gôrlitz (en Haute-Silésie, Pologne), Jacob Boehme (1575-1624) jeta les bases d’une nouvelle philosophie mystique qui devait faire fortune au XVIIIe siècle grâce à Louis-Claude de Saint-Martin. Ce dernier traduisit ses écrits tout en se réclamant d’une filiation dite des Philosophes Inconnus que lui transmit à Strasbourg un certain Rodolphe Salzmann.

En Moravie, Comenius (Jan Amos Kaminski – 1592-1670), qui fut un compagnon d’Andreae et un des fondateurs du mouvement rosicrucien, développa une nouvelle pédagogie (la pansophie) basée sur l’unité des enseignements. Il était lui-même poète, théologien, philosophe et il partagea son temps entre le professorat et le pastorat ecclésiastique jusqu’à ce que ses écrits, jugés révolutionnaires et propres à troubler l’ordre public car il réclamait ouvertement que l’enseignement puisse être prodigué à tous les enfants sans distinction de classe sociale ni de sexe, lui valurent le bannissement et la perte de tous ses biens ainsi que des êtres qui lui étaient le plus chers.

Ces deux derniers personnages, bien qu’ils ne fussent pas exactement contemporains, peuvent être considérés comme des militants du rosicrucianisme primitif. En tout cas, leurs œuvres ne sont certainement pas sans avoir influencé la pensée rosicrucienne.

Mais la pensée rosicrucienne est une synthèse ; on pourrait la comparer à une espèce de plexus qui aurait drainé vers lui différents courants mystiques, initiatiques et spiritualistes aux fins de les régénérer, de les recharger, de les fortifier, puis de les renvoyer dans le monde sous des figures, des formes et des missions nouvelles.

Une autre source du rosicrucianisme qui n’est pas incompatible avec la première mais qui lui est complémentaire nous est suggérée par l’histoire de Christian Rozenkreutz, telle qu’elle nous est contée dans la « Fama fraternitatis », le premier des trois manifestes.

Qui est ce Christian Rozenkreutz ? Selon les dires des premiers rosicruciens, il serait le fondateur du rosicrucianisme. Bien plus qu’un fondateur historique de ce mouvement, il nous apparaît comme un personnage éponyme (personnage légendaire qui donne son nom à un mouvement. C’est bien le cas qui se présente à nous dans cette affaire). Il serait né en Allemagne (le lieu ne nous est pas précisé) et il aurait vécu au XVe siècle. Fort instruit dans toutes les connaissances de son temps, tant scientifiques que mystiques, parlant couramment plusieurs langues, Christian Rozenkreutz aurait, dans sa jeunesse, voyagé en Orient et dans le Maghreb, de Damas jusqu’à Fès, avant de rentrer chez lui. On n’ignore pas le rôle éminent des voyages dans les initiations traditionnelles ; cette coutume est à peu près universelle. Au cours de ces voyages, il eut à affronter des épreuves, notamment la maladie dont il ne fut guéri que par les soins d’un vieux sage musulman. Voyages, épreuves, nous nageons en plein ésotérisme initiatique. Et de quoi a-t-il été guéri ? Maladie somatique (épidémie peut-être contractée en des régions alors inhospitalières), doute psychique de celui qui cherche la vérité sans bien savoir quel chemin emprunter ?

Mais on peut légitimement se poser la question de savoir ce qu’il était allé quérir dans le monde musulman. De nombreux auteurs ont avancé l’idée qu’il s’était rendu dans ces terres lointaines dans le but d’y recevoir une initiation chez les soufis. Ces mêmes auteurs ont voulu voir dans la pensée rosicrucienne l’influence du soufisme dont on n’ignore pas la haute élévation spirituelle. Les rosicruciens du cercle de Tübingen auraient donc voulu, en quelque sorte, justifier leur rattachement sous-jacent au soufisme par cette déambulation, bien entendu symbolique, du prétendu fondateur de leur mouvement. Est-il besoin de rappeler que le soufisme constitue le centre ésotérique de l’islam comme le rosicrucianisme représente le centre ésotérique de la chrétienté ?

Si les gens se battent volontiers à l’ombre des églises, des synagogues, des temples ou des mosquées pour défendre des dogmes auxquels ils ne comprennent généralement rien ou peu de chose, ils n’agissent pas nécessairement de même à la lumière des foyers initiatiques où, loin de cultiver leurs différences, ils s’emploient à rapprocher leurs traditions afin de les enrichir mutuellement et, par la même occasion, de s’enrichir eux-mêmes - en esprit, bien entendu… Quoi de plus naturel ? L’exotérisme appartient au monde de la matérialité, l’ésotérisme à celui de la spiritualité.

Les initiés véritables savent qu’au-dessus et au-delà de leurs différences surgies du temps et de l’espace la Vérité est unique comme la Lumière est unique malgré ses multiples diffractions et comme le Verbe est unique en dépit de la multiplicité des langues.

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